Chapitre 236 – Les Personnages du Livre
Ne se sentant pas particulièrement épuisé, Klein se frotta les tempes et attrapa une minuscule fiole métallique dans le tas de ferraille.
À l’intérieur se trouvait un fin tube de sang qu’il avait péniblement extrait de sa veine et qu’il avait longtemps transporté au-dessus du brouillard gris. Il attendait simplement l’occasion où Klein utiliserait son Corps Spirituel pour pénétrer dans les Voyages de Groselle et explorer le monde des livres.
Après avoir ouvert le bouchon, Klein ne se pressa pas d’étaler le sang sur la couverture brun foncé du livre. Au lieu de cela, il invoqua tous les objets du tas de ferraille qu’il avait apportés dans cet espace mystérieux avant le Rassemblement du Tarot et les étala devant lui.
Considérant que la forme de l’Empereur Noir était trop frappante et n’étant pas certain de la situation exacte dans le monde des livres, Klein décida de ne pas emporter la Carte du Blasphème. Il utilisa plutôt le sifflet de cuivre d’Azik pour fortifier son Corps Spirituel et éviter de ne pas pouvoir revenir au-dessus du brouillard gris avant d’être instantanément tué par une force inconnue.
Alors que l’antique et exquis sifflet de cuivre fusionnait avec son corps, le corps spirituel de Klein se gonfla et devint plus corporel.
Deux flammes d’un noir d’encre jaillirent de ses orbites, comme animées d’une vie propre.
Grâce à la Méditation, il ajusta sa spiritualité, dissipant la froideur émanant de l’aspect de la Mort qui résidait en lui. Bientôt, ses yeux retrouvèrent leur aspect normal.
C’était comme si un esprit maléfique prenait une forme ordinaire pour attirer ses proies.
Aussitôt après, Klein revêtit la Faim Rampante et tenait le Glas Funèbre, tout en dissimulant en lui la caractéristique de Transcendant de Cauchemar. Cette dernière était destinée à lui permettre de déceler toute anomalie lors de ses explorations des rêves des êtres vivants du monde des livres.
Une fois ses préparatifs terminés, il versa quelques gouttes de sang et les étala sur la couverture des Voyages de Groselle.
Après un bref instant, sa vision se brouilla, comme si d’innombrables objets translucides s’y cachaient. Puis, elle redevint nette : un ciel bleu, des nuages blancs, des remparts gris-brun et des passants.
Ce n’était plus le pays de glace et de neige d’autrefois, mais une ville d’apparence tout à fait normale… Klein se tenait au bord du chemin de terre, observant les habitants du monde des livres. Il remarqua que la plupart portaient des chemises de lin, un court manteau marron et des pantalons amples de couleur sombre. Leur style vestimentaire rappelait celui du Royaume de Loen, des siècles auparavant.
Il jeta un coup d’œil à la coupe de sa queue-de-pie, de sa chemise amidonnée et de son nœud papillon rouge foncé abîmé, tout en changeant silencieusement sa tenue. Instantanément, il ne se distinguait plus des gens qui l’entouraient.
Il se dirigea ensuite vers les portes de la ville, prêt à entrer.
À ce moment précis, un soldat en gilet de cuir, posté à la porte, l’arrêta.
« Droit d’entrée ! Un liddle. »
Ai-je l’air riche ? Je ne sais même pas ce qu’est un « liddle … murmura Klein, amusé. Il “communiqua” ensuite avec lui sur un plan spirituel, détournant avec succès l’attention du soldat vers une caravane de marchands derrière lui.
En tant que quasi-spectre capable de posséder et de contrôler n’importe qui, exercer une influence psychologique sur autrui n’avait rien d’extraordinaire. Ce n’était pas un pouvoir particulièrement puissant, mais il était extrêmement utile contre les gens ordinaires.
Lorsque Klein entra dans la ville, il arpenta les rues d’un air apparemment détendu, mais il restait intérieurement sur ses gardes. Il constata que l’hygiène publique était légèrement meilleure qu’à Backlund quelques années auparavant. La ville semblait disposer d’un système d’égouts performant, empêchant tout déversement de déchets.
Je n’aurais jamais cru me retrouver dans un monde illusoire, à l’intérieur d’un livre. Tout le monde possède des Fils Spirituels… Klein avança en observant. Soudain, il remarqua un bâtiment en pierre de plus de dix mètres de haut sur le côté. Le bâtiment ne comptait que deux étages, et le linteau de la porte mesurait environ quatre mètres de haut.
À côté, une enseigne était apposée. Elle était écrite dans une langue totalement étrangère au monde extérieur, mais Klein en comprit immédiatement le sens : « Guilde des forgerons de Pessote ».
Une guilde de forgerons ? Cet endroit n’était vraiment pas encore entré dans l’ère de la vapeur… Alors que Klein commençait à se sentir ému, la porte s’ouvrit en grinçant, et un géant aux quatre membres démesurés en sortit !
La peau du géant était d’un bleu grisâtre, et son unique œil vertical était caractéristique. Il tenait à la main un énorme et lourd marteau de forgeron. Il traversa la rue, les lèvres retroussées.
Les humains qui passaient devant lui ne manifestaient aucune peur, comme si c’était une scène banale.
Ils saluèrent même le géant.
« Bonjour, Groselle ! »
Groselle… Klein, qui avait du mal à reconnaître les visages des géants, sentit ses pupilles se contracter. C’est alors seulement qu’il réalisa la familiarité de ce visage !
Il s’apprêtait à le poursuivre lorsqu’il s’aperçut que le géant avait tourné dans une autre rue et avait disparu de sa vue.
Klein resta immobile, observant silencieusement le carrefour, tandis que quelques hypothèses lui traversaient l’esprit.
Il y a un autre Groselle dans le monde des livres ?
Non, la fin des voyages est que Groselle est mort au combat dans la Nation du Givre…
C’est une autre histoire ?
Assailli de questions, Klein n’était pas pressé de retrouver Groselle. Il fit demi-tour et entra dans un bar au bord de la rue.
Ces endroits étaient souvent ceux où l’on trouvait les informations les plus confuses et les plus diverses d’une ville. Cela lui permettrait de saisir rapidement l’ensemble de la situation.
L’éclairage du bar était tamisé et la ventilation laissait à désirer, rendant l’air un peu lourd. À cet instant précis, peu de clients étaient attablés. La plupart des gens étaient près du comptoir, discutant gaiement entre eux ou avec le barman.
Klein s’approcha lentement, puis son regard se figea.
Il aperçut un homme coiffé d’un chapeau pointu noir et vêtu d’un manteau asymétrique, près du comptoir. Avec ses cheveux blonds, ses yeux marron foncé, son nez fin et ses lèvres fines, il était plutôt beau. Il s’agissait de Mobet Zoroast, vicomte de l’Empire Salomon !
À sa vue, Klein se remémora la scène du Voleur de Rêves vieillissant à vue d’œil, avant de s’effondrer au sol en rampant péniblement vers Siatas, la Chantre Elfique, et de lui saisir la main.
Tout cela lui restait d’une clarté limpide, comme si c’était hier ; pourtant, Mobet était de nouveau là, devant lui.
Le visage de Klein s’assombrit tandis qu’il s’approchait et s’asseyait près de Mobet.
Il ne dit mot, sachant que Mobet était du genre à engager la conversation.
« Étranger, première fois à Pessote ? Je jure que je ne vous ai jamais rencontré. » Mobet posa une coupe d’alcool distillé en tournant la tête.
« Je viens du Pays du Givre. » Klein improvisa une histoire.
Mobet éclata de rire.
« Tu es* drôle, toi. C’est le Pays du Givre, mais ça, c’était il y a bien longtemps.
» Depuis que le Roi du Nord a été tué par une bande d’aventuriers, non… de héros, ce lieu n’est plus ravagé par la glace et la neige. Tout le monde pense qu’il devrait s’appeler le Pays de Neverwinter**. »
Klein resta silencieux, sans répondre.
« Pourquoi cette mine renfrognée ? On dirait que tu as tes propres soucis. » Mobet frappa sur le comptoir en bois, feignant la compassion. Il avala une gorgée d’alcool et dit : « Je te le dis, les hommes ne devraient absolument pas se marier. C’est le début des ennuis ! Tu sais ? Quand elle s’énerve un peu, elle me bat. Quand elle est contente, elle me bat. Pareil quand elle est gênée ou en colère ! Bref, elle me bat pour un rien ! À partir de cet instant précis, j’ai décidé de ne plus jamais rentrer chez moi ! »
Ça veut dire que tu as épousé Siatas ? Klein resta silencieux deux secondes, scrutant le visage de Mobet. Il constata qu’il n’y avait aucune trace de contusions ni d’enflure. Cela signifiait que la Chantre Elfique savait que les hommes devaient soigner leur apparence.
Il demanda avec un soupir : « Alors pourquoi l’avez vous épousée ? »
Mobet, surpris, esquissa un sourire ironique.
« Je suis venu ici avec une caravane de marchands. Quand je l’ai vue pour la première fois, elle était d’une beauté à couper le souffle. Son chant était poignant et semblait dissimuler une tristesse indescriptible. Heh, j’ai aussi peur d’elle maintenant que j’étais épris d’elle à l’époque ! Je n’y retournerais certainement pas. Hé, pourquoi as-tu l’air un peu triste ? Tu n’as pas à être triste pour moi. Je suis déjà libre ! »
À ce moment précis, la porte du bar s’ouvrit brusquement et une belle voix féminine s’éleva.
« Mobet, viens ici ! »
« Je compte à partir de dix. Ne reviens jamais si tu ne rentres pas ! »
« Dix, neuf… »
Mobet se leva d’un bond et courut vers la porte. Tout en courant, il grommela : « Je sais que tu n’as aucune patience. Tu passes toujours à deux après avoir compté jusqu’à huit ! »
Klein se retourna et aperçut la silhouette de Siatas, mais il n’avait plus l’intention de lui parler.
Le vrai Mobet et Siatas étaient déjà morts. Ceux qui vivaient dans le monde des livres n’étaient que deux personnages.
Se levant et quittant le bar, Klein se dirigea vers une ruelle déserte voisine. Il comptait vérifier la nature du monde spirituel de ce monde.
Il visualisa rapidement des lumières sphériques tandis que ses pensées s’apaisaient peu à peu et que son corps et son esprit retrouvaient leur calme.
Alors que sa spiritualité se développait peu à peu, plusieurs figures illusoires indescriptibles apparurent autour de lui. Cependant, haut dans le ciel, les sept éclats chatoyants de couleurs différentes, porteurs d’une connaissance infinie, étaient absents.
Les sept lumières n’existent pas ici… Les créatures du monde spirituel y sont peu nombreuses… Cet endroit est bel et bien un faux monde spirituel, créé par le livre… Klein fit un pas en avant et constata que les couleurs dans sa vision étaient saturées à l’extrême, se superposant aux différences évidentes.
Il n’était pas pressé d’explorer le monde spirituel. Il le quitta et flâna dans les rues de Pessote, discutant avec les passants.
Bientôt, il trouva la demeure de Groselle.
Le géant tenait une forge. Il faisait une sieste sur un immense lit à l’étage.
Klein entra directement en traversant le mur et rejoignit Groselle.
Il observa le géant quelques secondes et activa la caractéristique du Cauchemar de son Corps Spirituel. Non sans mal, il utilisa certains des pouvoirs dont la caractéristique était dotée naturellement.
Une obscurité profonde et sereine se répandit rapidement, enveloppant instantanément Klein et Groselle. Dans un état de corps spirituel, Klein vit directement une tache de lumière sphérique irrégulière et vaporeuse.
Sa spiritualité émana immédiatement de cette lumière sphérique et la toucha.
Des scènes éparses défilèrent rapidement autour de lui avant que son regard ne se fixe sur une forêt aux arbres immenses mais desséchés. De l’autre côté de la forêt se dressait une montagne aux falaises abruptes. À son sommet se trouvait un palais magnifique.
Le palais était immense et opulent, et semblait inadapté aux humains. Il lui donnait l’impression d’être sorti d’un mythe, tant la lumière du crépuscule qui s’y diffusait paraissait figée.
Klein avait déjà vu ce palais. C’était la Cour du Roi Géant apparue dans le monde onirique du champ de bataille des dieux !
Cependant, l’angle de vue était complètement différent. Il se trouvait derrière la cour du roi !
*Ndt : je considère qu’il est passé au tutoiement, au regard du personnage et du contexte, ça me semble bien mieux convenir.
**Ndt : j’aurais pu le traduire, mais en deux mots c’aurait été moins beau
